La Fermeture Administrative des Cabinets de Chiropraxie Non Homologués : Enjeux Juridiques et Conséquences

La pratique de la chiropraxie en France est encadrée par un dispositif légal rigoureux visant à protéger les patients. Face à la multiplication des cabinets non homologués, les autorités sanitaires intensifient leurs contrôles et procèdent à des fermetures administratives. Cette problématique soulève des questions juridiques complexes à l’intersection du droit de la santé, du droit administratif et de la protection des consommateurs. Les praticiens non conformes s’exposent à des sanctions sévères, tandis que les patients victimes peuvent engager diverses actions en réparation. Cet examen approfondi des fondements juridiques et des procédures de fermeture administrative éclaire les enjeux contemporains de la régulation des pratiques alternatives de soins.

Cadre Légal de la Chiropraxie en France : Une Profession Réglementée

La chiropraxie a connu une évolution significative dans son encadrement juridique en France. Reconnue officiellement par le décret n°2011-32 du 7 janvier 2011, cette discipline s’inscrit désormais dans un cadre légal précis qui définit les conditions d’exercice et les compétences requises. Ce texte fondateur marque la reconnaissance de la chiropraxie comme profession de santé non conventionnelle, tout en l’assujettissant à des règles strictes visant à garantir la sécurité des patients.

L’arrêté du 13 février 2018 est venu compléter ce dispositif en fixant les conditions de formation des chiropracteurs. Ce texte détermine avec précision le contenu, la durée et les modalités de la formation nécessaire pour exercer légalement. Pour être homologué, un praticien doit être titulaire d’un diplôme délivré par un établissement agréé par le ministère de la Santé, sanctionnant une formation d’une durée minimale de cinq années. Cette formation doit répondre à des critères pédagogiques stricts et inclure des stages cliniques sous supervision.

La réglementation prévoit l’inscription obligatoire des praticiens sur une liste nationale tenue par l’Agence Régionale de Santé (ARS). Cette inscription constitue une condition sine qua non pour exercer légalement la profession. Elle permet aux autorités sanitaires d’exercer un contrôle sur les praticiens et d’assurer la traçabilité des activités professionnelles. Tout praticien non inscrit sur cette liste est considéré comme exerçant illégalement.

Le Code de la santé publique encadre strictement le champ de compétences des chiropracteurs. L’article R.4321-123 précise notamment que « le chiropracteur ne peut effectuer que des actes de manipulation et mobilisation manuelles, instrumentales ou assistées mécaniquement, directes et indirectes, non forcées, dans le respect des recommandations de bonnes pratiques établies par la Haute Autorité de Santé ». Toute pratique sortant de ce cadre peut être qualifiée d’exercice illégal de la médecine, infraction punie par l’article L.4161-1 du même code.

La jurisprudence a progressivement précisé les contours de cette réglementation. Dans un arrêt marquant du 16 octobre 2017, la Cour de cassation a confirmé que « l’exercice de la chiropraxie par une personne ne disposant pas des qualifications requises constitue une infraction pénale distincte de l’exercice illégal de la médecine ». Cette décision a renforcé l’arsenal juridique à disposition des autorités pour sanctionner les pratiques non conformes.

Les obligations spécifiques des cabinets de chiropraxie

Au-delà des exigences de formation, les cabinets de chiropraxie sont soumis à des obligations matérielles et organisationnelles précises :

  • Disposer de locaux adaptés à la pratique professionnelle et respectant les normes d’hygiène et de sécurité
  • Utiliser du matériel conforme aux normes en vigueur et régulièrement entretenu
  • Souscrire une assurance responsabilité civile professionnelle spécifique
  • Tenir un dossier patient conforme aux exigences du Règlement Général sur la Protection des Données (RGPD)
  • Afficher de manière visible les diplômes et l’attestation d’inscription sur la liste nationale

Le non-respect de ces obligations constitue un motif suffisant pour engager une procédure de fermeture administrative, indépendamment de la qualité des soins prodigués. La Direction Générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des Fraudes (DGCCRF) peut ainsi intervenir pour constater ces manquements et initier des procédures de sanction.

Procédure de Fermeture Administrative : Mécanismes et Acteurs

La fermeture administrative d’un cabinet de chiropraxie non homologué s’inscrit dans un processus juridique rigoureux impliquant plusieurs autorités compétentes. Cette procédure, loin d’être arbitraire, obéit à des règles précises destinées à garantir tant l’efficacité de l’action administrative que le respect des droits de la défense.

L’initiative de la procédure revient généralement à l’Agence Régionale de Santé (ARS), autorité administrative indépendante chargée de la mise en œuvre de la politique de santé au niveau régional. L’ARS peut agir soit de sa propre initiative dans le cadre de contrôles programmés, soit sur signalement. Ces signalements peuvent émaner de patients, de professionnels de santé, ou résulter d’enquêtes menées par la Direction Générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des Fraudes (DGCCRF). Dans certains cas, le Conseil départemental de l’Ordre des médecins peut alerter les autorités s’il soupçonne un exercice illégal de la médecine.

La phase d’enquête préliminaire constitue une étape déterminante. Des inspecteurs de l’ARS, éventuellement accompagnés d’officiers de police judiciaire, procèdent à une inspection du cabinet suspect. Ils vérifient la conformité des diplômes, l’inscription sur la liste nationale des chiropracteurs, les conditions matérielles d’exercice et les pratiques professionnelles. Un procès-verbal d’inspection détaillé est dressé, consignant les éventuels manquements constatés. Cette phase d’enquête s’accompagne généralement d’auditions du praticien mis en cause et, le cas échéant, de témoins ou de patients.

Au terme de l’enquête, si des infractions graves sont constatées, l’ARS peut enclencher la procédure de fermeture administrative proprement dite. Conformément au principe du contradictoire, un rapport préliminaire est notifié au praticien, qui dispose d’un délai légal (généralement 15 jours) pour présenter ses observations écrites. Le praticien peut également solliciter une audition pour exposer sa défense oralement. Cette phase contradictoire constitue une garantie procédurale fondamentale, consacrée tant par le droit administratif français que par la jurisprudence européenne.

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Les différents types de mesures administratives

L’autorité administrative dispose d’une gradation de mesures qu’elle peut prononcer selon la gravité des manquements constatés :

  • La mise en demeure : mesure préalable exigeant la mise en conformité dans un délai imparti
  • La fermeture temporaire : suspension d’activité limitée dans le temps, généralement assortie d’obligations de mise en conformité
  • La fermeture définitive : interdiction permanente d’exercer dans les locaux concernés

La décision de fermeture est formalisée par un arrêté préfectoral motivé, qui doit préciser les fondements juridiques, les faits reprochés, et les modalités d’exécution de la mesure. Cet arrêté fait l’objet d’une notification officielle au praticien concerné et peut être assorti de mesures d’exécution forcée, comme l’apposition de scellés sur les locaux professionnels.

L’exécution de la fermeture administrative relève généralement des services de police administrative. Les agents peuvent procéder à l’apposition de scellés et dresser un procès-verbal de fermeture. Dans certains cas, un huissier de justice peut être mandaté pour constater l’effectivité de la mesure. Le non-respect d’une décision de fermeture administrative constitue un délit spécifique, puni par l’article L.1312-1 du Code de la santé publique de six mois d’emprisonnement et 3750 euros d’amende.

Il convient de souligner que la fermeture administrative s’inscrit dans une double temporalité. Elle constitue d’abord une mesure d’urgence visant à faire cesser un danger potentiel pour la santé publique. Mais elle s’articule aussi avec des procédures judiciaires connexes, notamment pénales, qui peuvent aboutir à des sanctions complémentaires pour le praticien non homologué.

Motifs Juridiques de Fermeture : Analyse des Infractions Caractérisées

Les motifs justifiant la fermeture administrative d’un cabinet de chiropraxie non homologué sont multiples et relèvent de plusieurs branches du droit. Cette diversité reflète la complexité juridique entourant la pratique des soins alternatifs et leur encadrement par les pouvoirs publics.

L’exercice illégal de la chiropraxie constitue le premier motif de fermeture. Il est caractérisé par l’absence des qualifications requises par la loi. Le décret n°2011-32 et l’arrêté du 13 février 2018 définissent précisément les conditions de formation nécessaires pour exercer légalement cette profession. Tout praticien ne détenant pas un diplôme reconnu ou n’ayant pas suivi un cursus conforme aux exigences légales se place en situation d’illégalité. La jurisprudence a confirmé à plusieurs reprises la gravité de cette infraction, notamment dans un arrêt de la Cour d’appel de Lyon du 12 mars 2019 qui a validé la fermeture d’un cabinet dont le praticien présentait un diplôme étranger non reconnu en France.

L’exercice illégal de la médecine, défini par l’article L.4161-1 du Code de la santé publique, constitue une infraction fréquemment constatée dans les cabinets non homologués. Elle est caractérisée lorsqu’un chiropracteur, même diplômé, outrepasse son champ de compétences en posant des diagnostics médicaux, en prescrivant des traitements médicamenteux ou en pratiquant des actes réservés aux médecins. Dans un arrêt du 7 avril 2020, la Cour de cassation a précisé que « l’établissement d’un diagnostic médical par un chiropracteur, même en l’absence de prescription de médicaments, suffit à caractériser l’exercice illégal de la médecine ».

La mise en danger de la vie d’autrui, prévue par l’article 223-1 du Code pénal, peut également justifier une fermeture administrative immédiate. Cette infraction est constituée lorsque le praticien expose directement autrui à un risque immédiat de mort ou de blessures graves par la violation manifestement délibérée d’une obligation particulière de sécurité ou de prudence. Les manipulations cervicales pratiquées sans formation adéquate ont ainsi été qualifiées de mise en danger par le Tribunal correctionnel de Nantes dans un jugement du 15 octobre 2018, après qu’un patient eut subi un accident vasculaire cérébral consécutif à une séance.

Les infractions relatives à la publicité et à l’information

Au-delà des infractions liées à la pratique elle-même, les cabinets non homologués commettent fréquemment des infractions relatives à l’information du public :

  • La publicité mensongère, sanctionnée par l’article L.121-2 du Code de la consommation
  • L’usurpation de titre, définie par l’article 433-17 du Code pénal
  • La tromperie sur les qualifications professionnelles, prévue par l’article L.441-1 du Code de la consommation

Ces infractions constituent des motifs autonomes de fermeture administrative, indépendamment des risques sanitaires directs. La Direction Générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des Fraudes (DGCCRF) joue un rôle prépondérant dans la détection et la caractérisation de ces infractions.

Les manquements aux règles d’hygiène et de sécurité figurent également parmi les motifs récurrents de fermeture. L’article L.1311-4 du Code de la santé publique permet au préfet d’ordonner la fermeture d’un établissement présentant un danger pour la santé publique. Les inspections révèlent souvent des locaux inadaptés, un matériel non conforme aux normes ou des pratiques d’hygiène insuffisantes dans les cabinets non homologués.

Enfin, la pratique d’une médecine alternative sans encadrement légal peut constituer un motif de fermeture. Certains praticiens non homologués se réclament de méthodes thérapeutiques non reconnues par la science médicale. Si la liberté thérapeutique existe en droit français, elle s’exerce dans un cadre légal précis. La Cour européenne des droits de l’homme a d’ailleurs validé, dans son arrêt Avilkina c. Russie du 6 juin 2013, la possibilité pour les États de restreindre les pratiques thérapeutiques alternatives présentant des risques pour la santé publique.

Droits de la Défense et Recours du Praticien : Garanties Procédurales

Face à une procédure de fermeture administrative, le praticien de chiropraxie non homologué n’est pas dépourvu de droits. Le système juridique français, conformément aux principes fondamentaux du droit administratif et aux exigences constitutionnelles, lui garantit diverses voies de défense et de recours.

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Durant la phase préalable à la décision de fermeture, le principe du contradictoire s’applique pleinement. Ce principe, consacré par la jurisprudence du Conseil d’État (notamment l’arrêt Trompier-Gravier du 5 mai 1944), impose à l’administration d’informer le praticien des griefs retenus contre lui et de lui permettre de présenter ses observations. Concrètement, le praticien doit recevoir une notification écrite l’informant de la procédure engagée et des motifs invoqués. Un délai raisonnable, généralement de 15 jours, lui est accordé pour formuler sa défense.

Le droit d’accès au dossier constitue un corollaire indispensable du principe contradictoire. Le praticien ou son conseil peut consulter l’intégralité des pièces sur lesquelles l’administration fonde sa décision : rapports d’inspection, témoignages, expertises techniques, etc. La loi n°78-753 du 17 juillet 1978, modifiée par l’ordonnance n°2005-650 du 6 juin 2005, garantit ce droit d’accès aux documents administratifs. Un refus de communication peut constituer un vice de procédure susceptible d’entraîner l’annulation de la décision de fermeture.

Le praticien dispose également du droit à l’assistance d’un avocat tout au long de la procédure. Cette assistance revêt une importance particulière dans un domaine où s’entremêlent des considérations techniques, médicales et juridiques complexes. L’avocat peut non seulement aider à structurer la défense sur le fond, mais aussi veiller au respect des garanties procédurales. Il peut notamment solliciter des expertises contradictoires pour contester les conclusions des inspections administratives.

Les voies de recours contre la décision de fermeture

Une fois la décision de fermeture prononcée, plusieurs voies de recours s’offrent au praticien :

  • Le recours administratif préalable (gracieux ou hiérarchique) adressé à l’autorité ayant pris la décision ou à son supérieur hiérarchique
  • Le recours en référé-suspension devant le juge administratif pour obtenir rapidement la suspension de la décision
  • Le recours pour excès de pouvoir visant à obtenir l’annulation de la décision de fermeture

Le référé-suspension, prévu par l’article L.521-1 du Code de justice administrative, présente un intérêt pratique considérable. Il permet d’obtenir en quelques jours la suspension provisoire de la décision de fermeture, à condition de démontrer l’urgence et un doute sérieux quant à la légalité de la décision. Dans un arrêt du 23 septembre 2016, le Conseil d’État a reconnu que « la fermeture administrative d’un cabinet de soins constitue, par nature, une situation d’urgence au sens de l’article L.521-1, en raison de ses conséquences économiques immédiates ».

Sur le fond, le recours pour excès de pouvoir permet de contester la légalité de la décision de fermeture. Le praticien peut invoquer divers moyens d’annulation : incompétence de l’auteur de l’acte, vice de forme ou de procédure, violation de la loi, détournement de pouvoir, ou erreur manifeste d’appréciation. La jurisprudence administrative a notamment sanctionné des fermetures prononcées sur la base d’inspections insuffisamment motivées ou de qualifications juridiques erronées.

Dans certaines circonstances, le praticien peut également engager la responsabilité de l’État pour obtenir réparation du préjudice causé par une fermeture administrative illégale. Cette action en responsabilité suppose de démontrer une faute de l’administration, un préjudice certain et un lien de causalité direct. Dans un arrêt du 11 mai 2018, la Cour administrative d’appel de Marseille a accordé une indemnisation substantielle à un praticien victime d’une fermeture administrative annulée ultérieurement par le juge.

Il convient de souligner que l’exercice des voies de recours n’a pas, en principe, d’effet suspensif. La décision de fermeture s’applique immédiatement, sauf si le juge des référés en ordonne la suspension. Cette situation peut placer le praticien dans une position délicate, confronté à une cessation d’activité immédiate alors même que la légalité de la décision n’a pas encore été définitivement tranchée par les juridictions.

Conséquences Juridiques et Responsabilités : Au-delà de la Fermeture

La fermeture administrative d’un cabinet de chiropraxie non homologué ne constitue qu’un aspect des conséquences juridiques auxquelles s’expose le praticien en infraction. Cette mesure s’inscrit dans un ensemble plus vaste de sanctions potentielles et de mécanismes de responsabilité qui peuvent se superposer et se cumuler.

Les sanctions pénales représentent souvent le volet le plus dissuasif. L’exercice illégal de la chiropraxie est passible d’une amende de 15 000 euros, conformément à l’article L.4323-4 du Code de la santé publique. Lorsque cet exercice illégal se double d’un exercice illégal de la médecine, les sanctions sont plus sévères encore : deux ans d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende selon l’article L.4161-5 du même code. La jurisprudence montre une tendance à la fermeté des juridictions pénales dans ce domaine. Dans un jugement du 14 novembre 2019, le Tribunal correctionnel de Bordeaux a ainsi condamné un praticien non homologué à 18 mois d’emprisonnement avec sursis et 25 000 euros d’amende pour exercice illégal de la médecine ayant entraîné des préjudices graves pour plusieurs patients.

Les peines complémentaires peuvent considérablement aggraver la situation du praticien condamné. L’article 131-27 du Code pénal permet au tribunal de prononcer une interdiction d’exercer l’activité professionnelle dans le cadre de laquelle l’infraction a été commise. Cette interdiction peut être définitive ou temporaire, pour une durée maximale de cinq ans. La confiscation du matériel ayant servi à commettre l’infraction et la publication du jugement dans la presse locale peuvent également être ordonnées, renforçant l’impact réputationnel de la condamnation.

Sur le plan civil, la responsabilité délictuelle du praticien peut être engagée par les patients ayant subi un préjudice. Fondée sur les articles 1240 et suivants du Code civil, cette action en responsabilité suppose la démonstration d’une faute, d’un dommage et d’un lien de causalité. La faute est souvent caractérisée par le simple fait d’exercer sans les qualifications requises, constituant une violation d’une obligation légale. La Cour de cassation, dans un arrêt du 3 juin 2015, a confirmé que « l’exercice de la chiropraxie sans qualification légale constitue en soi une faute civile engageant la responsabilité de son auteur, indépendamment de toute maladresse dans les soins prodigués ».

Les conséquences sur la situation personnelle et professionnelle

Au-delà des sanctions juridiques formelles, la fermeture administrative entraîne des conséquences pratiques significatives :

  • L’impossibilité de poursuivre l’activité professionnelle sous peine de sanctions pénales aggravées
  • Des difficultés financières liées à la cessation brutale des revenus professionnels
  • Des complications contractuelles concernant le bail professionnel, les contrats de travail des éventuels employés, etc.
  • Un impact réputationnel durable, particulièrement préjudiciable dans le secteur des soins de santé
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La question de l’assurance professionnelle mérite une attention particulière. Les contrats d’assurance responsabilité civile professionnelle comportent généralement des clauses d’exclusion en cas d’exercice illégal. Un praticien non homologué pourrait ainsi se voir refuser toute prise en charge par son assureur en cas de dommage causé à un patient, aggravant considérablement sa situation financière en cas de condamnation à des dommages-intérêts substantiels.

Les organismes professionnels peuvent également prendre des mesures à l’encontre du praticien. Bien que la chiropraxie ne dispose pas d’un ordre professionnel à proprement parler, diverses associations professionnelles peuvent prononcer des exclusions ou des sanctions disciplinaires. Ces décisions, sans avoir la force juridique d’une sanction ordinale, peuvent néanmoins compliquer toute tentative ultérieure de régularisation ou de reconversion professionnelle.

La reconversion professionnelle constitue souvent un enjeu majeur pour le praticien sanctionné. Les possibilités dépendent largement de la nature et de la gravité des infractions constatées. Une condamnation pour mise en danger de la vie d’autrui ou exercice illégal de la médecine peut fermer définitivement l’accès à de nombreuses professions du secteur sanitaire. En revanche, un simple défaut d’inscription administrative laisse généralement ouvertes des possibilités de régularisation, sous réserve d’obtenir les qualifications requises.

Enfin, il convient de souligner les conséquences pour les patients. La fermeture administrative d’un cabinet peut laisser des patients en cours de traitement sans solution immédiate de continuité des soins. Si la protection de la santé publique justifie pleinement la fermeture des cabinets dangereux, elle soulève néanmoins la question de l’accompagnement des patients. Certaines décisions administratives prévoient des mesures transitoires, comme l’obligation pour le praticien de communiquer à ses patients les coordonnées de professionnels qualifiés susceptibles de poursuivre leur prise en charge.

Vers une Régulation Efficace et Équilibrée des Pratiques Alternatives

La problématique de la fermeture administrative des cabinets de chiropraxie non homologués s’inscrit dans un débat plus large sur la régulation des pratiques de soins alternatives. Entre protection de la santé publique et respect de la liberté thérapeutique, un équilibre délicat doit être trouvé par les pouvoirs publics et les juridictions.

L’évolution récente du cadre réglementaire témoigne d’une volonté de structurer et de professionnaliser les pratiques alternatives tout en maintenant un niveau élevé d’exigence. La reconnaissance officielle de la chiropraxie par le décret n°2011-32, puis la définition précise des conditions de formation par l’arrêté du 13 février 2018, illustrent cette approche progressive. Cette évolution s’inscrit dans une tendance européenne à l’encadrement des médecines complémentaires et alternatives, comme en témoigne la résolution du Parlement européen du 9 mai 1997 sur le statut des médecines non conventionnelles.

Le renforcement des contrôles administratifs constitue un axe majeur de cette politique de régulation. Les Agences Régionales de Santé (ARS) ont développé des programmes spécifiques de contrôle des pratiques non conventionnelles, souvent en coordination avec la Direction Générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des Fraudes (DGCCRF). Un rapport de l’Inspection Générale des Affaires Sociales (IGAS) publié en mars 2021 recommande d’ailleurs d’intensifier ces contrôles et de standardiser les procédures d’inspection au niveau national pour garantir une application homogène de la réglementation sur l’ensemble du territoire.

La jurisprudence joue un rôle fondamental dans l’articulation entre répression des pratiques dangereuses et respect des droits de la défense. Les tribunaux administratifs ont progressivement affiné leur approche, distinguant les situations de danger imminent pour la santé publique, justifiant des mesures radicales et immédiates, des simples irrégularités administratives pouvant faire l’objet de régularisations. Dans un arrêt du 8 décembre 2020, le Conseil d’État a ainsi précisé que « la fermeture administrative définitive d’un cabinet de soins alternatifs doit être proportionnée à la gravité des manquements constatés et aux risques encourus par les patients ».

Perspectives d’évolution et propositions

Plusieurs pistes d’amélioration du dispositif actuel peuvent être envisagées :

  • La création d’un statut intermédiaire permettant aux praticiens en cours de formation ou de régularisation de poursuivre une activité encadrée
  • Le développement de procédures de validation des acquis de l’expérience (VAE) adaptées aux praticiens expérimentés mais non titulaires des diplômes désormais exigés
  • L’instauration d’un délai de mise en conformité avant fermeture définitive pour les cas ne présentant pas de danger immédiat pour la santé publique
  • La mise en place d’un registre public des praticiens homologués, facilement consultable par les patients

La dimension internationale de la question ne doit pas être négligée. De nombreux praticiens non homologués en France disposent de qualifications obtenues à l’étranger, parfois dans des pays où la chiropraxie bénéficie d’une reconnaissance ancienne et d’un encadrement rigoureux. La directive 2005/36/CE relative à la reconnaissance des qualifications professionnelles fournit un cadre pour l’évaluation de ces diplômes étrangers, mais son application au domaine de la chiropraxie reste perfectible. Une harmonisation des critères d’évaluation au niveau européen permettrait de faciliter la mobilité des praticiens qualifiés tout en maintenant un niveau élevé d’exigence.

L’information du public constitue un levier essentiel de régulation. Des campagnes d’information sur les risques liés au recours à des praticiens non homologués et sur les moyens de vérifier les qualifications d’un professionnel pourraient contribuer efficacement à la protection des patients. La Haute Autorité de Santé (HAS) pourrait jouer un rôle accru dans l’évaluation scientifique des pratiques et l’élaboration de recommandations à destination du grand public.

Enfin, la question de la complémentarité entre médecine conventionnelle et pratiques alternatives mérite d’être approfondie. Dans plusieurs pays européens, notamment en Allemagne et dans les pays scandinaves, des modèles de collaboration entre médecins et praticiens de thérapies alternatives ont été développés avec succès. Ces modèles, fondés sur une délimitation claire des compétences et des responsabilités, pourraient inspirer une évolution du cadre français vers une meilleure intégration des approches complémentaires validées scientifiquement.

La fermeture administrative des cabinets non homologués, si elle constitue une réponse nécessaire aux pratiques dangereuses, ne saurait tenir lieu de politique globale. Une approche équilibrée, conjuguant rigueur dans l’application des normes, ouverture aux pratiques complémentaires validées scientifiquement, et pédagogie auprès du public, permettrait de concilier plus efficacement protection de la santé publique et respect de la diversité thérapeutique.